Platon · IVᵉ siècle av. J.-C. · Les arcanes de la création
La République, livre X (595a-608b)
Le procès de l'imitation, et le bannissement des poètes hors de la cité juste.
Après neuf livres consacrés à la justice et à la cité idéale, Socrate revient sur une décision prise plus tôt : exclure la poésie imitative. Il ne s'agit pas d'un caprice mais d'une conséquence — et Platon en donne enfin la démonstration complète, appuyée cette fois sur la théorie des Idées, absente de l'Ion. Attention aux bornes : le programme s'arrête à 608b, juste avant la démonstration de l'immortalité de l'âme et le mythe d'Er.
Les repères
Quatre dates pour ne pas lire le texte hors du monde où il a été écrit.
- Livres II et III
- Une première censure, portant sur le contenu : on ne racontera pas aux gardiens des dieux qui mentent. Le livre X reprend la question par la forme même de l'imitation. Sans ce rappel, la reprise du livre X paraît arbitraire.
- Livre VII
- L'allégorie de la caverne. Elle est hors programme, et c'est là que la moitié des candidats va la chercher. Le livre X n'en a pas besoin : il lui suffit des trois lits.
- 607b
- Platon parle d'une « vieille querelle » entre la philosophie et la poésie : elle est donc antérieure à lui. Xénophane et Héraclite s'en prenaient déjà à Homère.
- 608b
- Fin du programme. Ce qui suit — l'immortalité de l'âme, le mythe d'Er — n'est pas à citer comme texte au programme, même si le mythe d'Er est un récit, ce qui est amusant et vaut une remarque en passant.
Le déroulé
L'architecture du texte, mouvement par mouvement — pas un résumé : ce que chaque moment fait à l'argument.
1. La reprise d'une décision (595a-c)
Socrate annonce qu'il va justifier l'exclusion. Le ton est celui du regret : il aime Homère, il l'a lu depuis l'enfance, et il va devoir le condamner. Le procès s'ouvre par un aveu d'affection — sans quoi ce ne serait qu'un règlement de comptes.
2. Les trois lits (596a-597e)
L'argument le plus célèbre. Il y a le lit-idée, que le dieu produit ; le lit du menuisier, qui l'imite ; le lit du peintre, qui imite le menuisier. L'imitation est donc au troisième rang à partir de la vérité — une copie de copie. Notez que le peintre ne peint même pas le lit : il peint le lit tel qu'il apparaît, sous un angle.
3. L'imitateur ne connaît pas (598a-601b)
Le peintre peint un mors sans savoir en fabriquer ; le poète chante la guerre sans avoir commandé d'armée. Socrate met Homère au défi : quelle cité a-t-il gouvernée, quelle bataille gagnée, quel disciple formé ? Il produit une apparence convaincante, ce qui est pire qu'une erreur : c'est une erreur séduisante.
4. Les trois arts, et qui juge (601c-602b)
Un tri décisif, souvent oublié : pour une même chose, il y a l'art de s'en servir, l'art de la fabriquer, l'art de l'imiter. C'est l'usager qui sait — le cavalier juge du mors, le fabricant l'écoute, l'imitateur ne sait rien des deux. La hiérarchie du savoir est renversée par rapport à ce qu'on attend.
5. L'illusion et la mesure (602c-603b)
Le bâton plongé dans l'eau paraît brisé ; la peinture en trompe-l'œil exploite la même faiblesse. Contre l'apparence, l'âme dispose de mesurer, compter, peser. L'imitation s'adresse donc à la part de nous qui ne mesure pas.
6. L'atteinte à l'âme et le plaisir tragique (603c-606d)
La poésie s'adresse à la partie inférieure de l'âme — celle qui se lamente, s'emporte, veut jouir. Pire : au théâtre, nous applaudissons des lamentations que nous aurions honte de laisser voir chez nous. Nous nous entraînons à céder, et ce que nous tolérons chez le héros, nous finirons par nous le permettre. C'est l'argument le plus fin du passage — et le plus moderne.
7. La vieille querelle, et la porte laissée entrouverte (606e-608b)
Homère est reconnu comme l'éducateur de la Grèce, et c'est précisément pour cela qu'il est dangereux. Socrate évoque « la vieille querelle entre la philosophie et la poésie » — puis propose un marché : que la poésie prouve son utilité, en prose s'il le faut, et elle rentrera. La condamnation est conditionnelle, et le procès reste ouvert.
À relire en priorité
Si vous ne rouvrez le texte qu'une heure, ouvrez-le là.
- 596a-597e
Les trois lits.
Le passage à savoir presque par cœur : c'est la seule démonstration du programme qui donne une hiérarchie complète de l'être et de l'image.
- 601c-602b
User, fabriquer, imiter — et l'usager qui juge.
Le passage le plus rentable parce que le moins cité. Il permet de sortir de la seule opposition vérité / illusion.
- 605c-606b
Le plaisir pris aux lamentations du héros.
L'argument moral, celui qui vaut encore aujourd'hui mot pour mot pour les images qui nous entourent. Réserve idéale de troisième partie.
- 607b-608b
La vieille querelle et le défi lancé à la poésie.
Sans ce passage, votre lecture est une caricature : la porte reste entrouverte, et c'est ce qui rend Platon discutable plutôt que ridicule.
Le lexique
Employer un mot du texte sans pouvoir le définir coûte plus cher que ne pas l'employer.
- mimèsis
- Imitation, mais au sens fort : production d'une apparence qui tient lieu de la chose. Le peintre ne copie pas un lit, il fabrique un lit apparent. Employer le mot sans le définir est le meilleur moyen d'avoir l'air de l'avoir entendu quelque part.
- eidos
- L'Idée, la forme intelligible : ce qu'est un lit, unique, produite par le dieu. Elle seule est pleinement. Le mot commande la hiérarchie des trois rangs.
- phantasma
- L'apparence, l'image trompeuse — distincte de l'eikôn, l'image ressemblante et honnête. La peinture en perspective produit des phantasmata : ce qui paraît juste depuis un seul point de vue.
- logistikon
- La partie calculante de l'âme, celle qui mesure et compte. Elle s'oppose à la part qui s'emporte et se lamente, à laquelle l'imitation s'adresse. Toute la fin du passage est une psychologie, pas une esthétique.
- kallipolis
- La « belle cité » construite par le dialogue. L'exclusion des poètes n'est pas un décret de police : c'est une conséquence de l'urbanisme des âmes qu'on vient de bâtir pendant neuf livres.
Les thèmes
Chacun est formulé en tension, et suivi de son emploi dans un devoir.
Imiter ou connaître
L'imitation produit une ressemblance sans savoir. À utiliser pour tout sujet opposant l'art et la vérité — et pour montrer que Platon ne reproche pas à l'art d'être faux, mais d'être convaincant.
Le rang ontologique de l'œuvre
Trois degrés : l'idée, la chose, l'image. À utiliser pour poser une hiérarchie que tout le programme s'emploiera ensuite à contester.
L'art et la cité
La question n'est pas esthétique : c'est un problème d'éducation publique. À utiliser pour relier l'art au politique, et pour introduire toute réflexion sur la censure.
Le plaisir dangereux
Ce qui plaît nous forme. À utiliser pour une deuxième partie inattendue : l'argument vaut encore, mot pour mot, pour les images contemporaines.
Qui a le droit de juger l'œuvre ?
Ni le fabricant, ni l'imitateur : l'usager. À utiliser pour tout sujet sur la réception, le public, la critique — et pour croiser avec le rire de la foule chez Zola, qui est un jugement d'usagers.
Les citations, et ce qu'on en fait
Une citation sans emploi est un ornement : le correcteur le voit. Chacune porte donc sa référence et son usage.
« L'imitateur est au troisième rang à partir de la nature, dans la production des choses. »
La formule qui fixe la hiérarchie. Elle sert de thèse adverse : tout le reste du programme travaille à la démentir.
« Une certaine affection et un certain respect pour Homère, qui me tiennent depuis l'enfance, m'empêchent de parler. »
À citer pour désamorcer la caricature : le procès est fait par un lecteur qui aime. Excellente entrée en matière.
« Le peintre imitera ce qui paraît, tel qu'il paraît, non ce qui est, tel qu'il est. »
Le passage de l'être à l'apparaître. Sert à distinguer le mensonge — dire le faux — du simulacre, qui n'a même pas de rapport au vrai.
« C'est celui qui se sert d'une chose qui en a la connaissance ; le fabricant n'en a qu'une croyance juste. »
La citation rare, celle qui distingue une copie. À employer sur les sujets de réception : le savoir est du côté de l'usage, pas de la fabrication.
« Ce que nous supportons chez autrui sans en rougir, nous finirons par nous le permettre à nous-mêmes. »
L'argument moral. Signalez qu'il s'agit d'un résumé du mouvement, non d'un mot à mot, et déployez-le : le spectacle est un entraînement.
« Il y a une vieille querelle entre la philosophie et la poésie. »
Charnière idéale de deuxième partie : la querelle est antérieure à Platon, elle lui survivra, et Zola comme Woolf y prennent parti.
Croiser les œuvres
Une partie par auteur est sanctionnée. Voici ce que ce texte fait aux trois autres.
Ion
Le même adversaire, deux chefs d'accusation. L'Ion dit : le poète ne sait pas. La République dit : ce qu'il produit n'est même pas réel, et il abîme ceux qui le lisent. Le second argument ne remplace pas le premier, il l'aggrave — et il engage la cité, donc la politique.
Le cours de ce texte →
AvecL'Œuvre
Zola prend le contre-pied exact : Claude veut peindre le réel, pas l'apparence — le plein air, la lumière vraie, Paris tel qu'il est. Et il échoue. Le roman rend donc à Platon un service embarrassant : il montre un peintre écrasé par la distance entre la chose et l'image, sans jamais lui donner tort. La copie forte tient les deux : Zola combat Platon sur les principes et le confirme sur l'expérience.
Le cours de ce texte →
AvecUn lieu à soi
Platon chasse les poètes de la cité ; Woolf montre une femme chassée d'une pelouse et d'une bibliothèque. La comparaison est cruelle et féconde : dans les deux cas, une institution décide qui a le droit d'entrer. À utiliser pour une partie sur les conditions politiques de la création, où l'exclusion cesse d'être une thèse pour devenir une expérience.
Le cours de ce texte →
Trois sujets, et par où entrer
Des énoncés plausibles au concours, avec le mouvement que ce texte permet.
L'art nous éloigne-t-il du réel ?
Partez des trois lits, puis retournez avec Zola : Claude s'approche tellement du réel qu'il ne peut plus le fixer. Woolf déplace enfin la question — c'est le réel social qui décide de ce qui sera représenté.
Faut-il se méfier de ce qui plaît ?
Le plaisir tragique (605c-606b) donne la thèse. Le rire de la foule devant Plein air l'inverse : ici, ce qui déplaît est aussi ce qui est neuf. Le critère du plaisir ne dit donc rien de la valeur.
La création doit-elle être utile à la cité ?
Le marché proposé en 607c-608b est le cœur du sujet : la poésie peut rentrer si elle prouve son utilité. Sandoz répond oui à sa manière — un roman documente une société. Woolf répond en montrant ce que la cité perd quand elle empêche la moitié de ses membres d'écrire.
Les contresens qui coûtent le plus
- Situer l'allégorie de la caverne ici : elle est au livre VII, hors programme. L'erreur est fréquente et immédiatement repérée.
- Croire que Platon déteste la poésie. Il la cite constamment, écrit admirablement, et avoue son affection pour Homère — c'est ce qui rend la condamnation sérieuse.
- Oublier que le bannissement est conditionnel : la poésie peut revenir si elle se justifie.
- Confondre l'argument du livre X avec la censure des livres II et III : celle-ci portait sur ce qu'on raconte, celui-là sur le fait même d'imiter.
- Dépasser les bornes du programme : 595a-608b, pas au-delà.
« L'imitateur est au troisième rang à partir de la nature, dans la production des choses. »
— La République, X, 597e
Les autres textes du programme
Trois auteurs, quatre textes : Platon compte double.
- Ion — Platon
Quinze pages qui démontent l'idée d'inspiration — et qu'on lit presque toujours à l'envers.
- L'Œuvre — Émile Zola
Le roman de la création et de son échec : Claude Lantier ne sait pas finir.
- Un lieu à soi — Virginia Woolf
Cinq cents livres de rente et une porte qui ferme : les conditions matérielles de l'œuvre.